Andrei Marga, Réponses aux crises actuelles

Andrei Marga, Réponses aux crises actuelles

ANDREI MARGA

Conference a l’Universite du Quebec, 30 octobre 2019

Non seulement les médias de nos jours, orientés plutôt vers les manques et les accidents, mais aussi les analyses spécialisées présentent constamment rien d’autre qu’un monde en crise – comprenant par « crise » la situation où un organisme rencontre des difficultés qui mettent en danger son identité. Si quelqu’un veut donner une diagnose aux sociétés où nous vivons, il ne peut éviter le terme de crise.

Ce n’est pas nécessairement un motif d’inquiétude, car certaines crises ont ouvert dans l’histoire de nouveaux horizons pour les hommes. L’Empire Romain s’est effondré dans une crise, mais les gens ont acquis la certitude d’un monde placé sous la volonté de Dieu. La crise européenne achevée par la Paix de Westphalie a donné la certitude d’un système international basé sur la souveraineté des États, quelle que soit leur dimension et leur force. La crise du socialisme oriental s’est terminée autour de 1990 par l’extension du monde basé sur les droits et les libertés individuelles.

Mais ce qui inquiète est le fait que nous sommes sur le cours de l’effondrement des certitudes. Nous savons depuis longtemps que la certitude exprimée par Leibnitz, que nous vivons dans le meilleur des mondes possibles, a été ruinée par le tremblement de terre de Lisbonne (1755). La certitude des écrivains des Lumières que les gens procèdent de manière éminemment rationnelle a été infirmée par la Première Guerre Mondiale. La certitude que l’économie de marché ne rencontre pas de difficulté a été dissipée par les crises de 1929 et 2008. La certitude que les démocraties pacifient les sociétés a été mise en doute par les glissements dans la dictature, dans la période d’entre les deux guerres et, plus récemment, par la chute dans le formalisme. La certitude que les gens prennent comme limite de leurs actions la vie d’autres gens a été infirmé par Auschwitz. La certitude d’Adam Smith que, une fois libres, les peuples prendront des décisions sages a été contredite par l’émergence des autoritarismes.

Maintenant nous sommes obligés de prendre en compte le fait que la certitude que le monde se dirige, après 1990, vers des sociétés des libertés citoyennes et de la démocratie se circonstancie elle aussi (voir Andrei Marga, Societatea nesigură, Editura Niculescu, Bucarest, 2016). Même dans de telles sociétés apparaissent aujourd’hui des autoritarismes qui relativisent les libertés citoyennes mêmes et la démocratie difficilement conquises. De toute façon l’histoire ne « s’est pas achevée » comme on l’a cru de façon un peu hâtive.

  1. La société incertaine

Ma diagnose est que, dans plusieurs endroits du monde, on est entré dans « la société incertaine ». On ne peut plus avancer dans la réalité sans avancer dans l’incertitude. Quelques comparaisons sont suffisantes pour rendre plausible cette diagnose (pour les détails voir Andrei Marga, Criza și după criză. Schimbarea lumii, Eikon, Cluj-Napoca, 2013).

Par exemple Thomas Jefferson était convaincu que la législation évoluait avec le temps, en fonction du « progrès de l’esprit humain ». Or ce « progrès » n’a pas apporté forcément des législations meilleures. Déjà Max Weber nous a transmis un avertissement (« les arbres de la liberté ne se lèveront pas jusqu’au ciel ») et une image austère concernant ce qui suit (« la carcasse dure comme l’acier de la soumission ») dans les sociétés de l’avenir.

Une vision grandiose, à commencer par les physiciens de la Grèce antique, nous a accommodés avec la conviction qu’il existerait un ordre « naturel » des choses. Entre temps, comme Werner Heisenberg l’a prouvé avec le « principe de l’indétermination », « la nature » ne peut plus être retrouvée en dehors des instruments existants d’observation et de mesure.

L’histoire est passée en-deçà des milieux classiques, « la puissance » et « l’argent », et elle se fait sous l’impacte des milieux qui interagissent de manière plus compliquée qu’on ne l’a anticipé, de la politique, de l’argent, des passions, de la médiatisation, des projets de domination, des projets purement et simplement. L’histoire est devenue « impénétrable ».

De nos jours les valeurs (le vrai, le bien, le beau, etc.) sont soumises à la « déconstruction », de sorte qu’elles cessent d’être fermes. Le relativisme s’est étendu. Les gens se conduisent plutôt d’après d’autres informations que celles de la science, et l’on parle (voir Oxford Dictionaries’Word of the Year,2018) de l’entrée dans « l’époque de la post-vérité ».

La science a rendu possible un développement technologique sans égal, mais elle a continuellement rétréci, par la spécialisation et la fragmentation, l’angle de vue. Les sciences étalent de plus en plus de connaissances sur presque n’importe quoi ; cependant elles offrent éventuellement la connaissance, mais trop peu la compréhension de ce qui se passe autour de nous.

La complexité s’est accrue dans toutes les directions. Les technologies augmentent les dépendances de la vie, la médiatisation modifie les sociétés, la digitalisation les rend manipulables. Avec la génétique et les sciences du cerveau, on franchit des lignes rouges de la culture – la création de gens dans des configurations sans précédent en laboratoire. Les fake news sont devenues courantes. Une quantité énorme d’inexactitudes, de détournements de l’attention, d’approximations, de faux remplit l’espace public et oriente des perceptions, même des décisions, qui affectent les sociétés.

Enfin, les gens communiquent aujourd’hui instantanément au niveau planétaire, et les organisations internationales font de certains repères des valeurs universelles. Il y a ainsi de bonnes prémisses pour l’avancement de l’humanité vers une société éclairée des êtres rationnels. En dépit de cela, ni le terrorisme, ni la criminalité, ni la fraude, ni la corruption n’ont été vaincus. Souvent, ils augmentent de façon menaçante et mettent à l’épreuve les assurances de la vie de chaque jour.

Reconnaître l’incertitude n’implique pas nécessairement la lamentation ou la peur. Dans une culture de la recherche de solution, comme celle où nous vivons, l’incertitude accrue encourage la lucidité et l’effort de « saisir » plus profondément les choses. Maintenant nous sommes conjurés à approfondir la connaissance pour faire face à l’incertitude.

De la même façon nous sommes provoqués à approfondir la réflexion afin de faire face aux crises. Celles-ci se sont étendues et diversifiées comme jamais. Quel est, cependant, en grand, le tableau des crises d’aujourd’hui ?

II. Le tableau des crises actuelles

Nous vivons de nos jours de multiples « crises globales ». Même dans les conditions d’une capacité de production sans précédent, « la crise de biens de stricte nécessité » n’a pu être éradiquée, un effectif élevé de gens vivant dans le monde actuel en-dessous de la limite de la pauvreté. Continue « la crise de la distribution de la richesse », en même temps que l’approfondissement des décalages sociaux(Anthony Atkinson, Inequality. What can be done?, Harvard University Press, 2015). Est perceptible une « crise écologique » la détérioration de la nature touche déjà l’alimentation, et l’eau potable est déjà insuffisante. Nous nous approchons de la « crise énergétique » – y inclus puisque l’on perd le contrôle sur l’énergie nucléaire et à la suite de la prolifération des armes de destruction massive. Se fait place « la crise de la communication » – puisque les fake news s’avèrent efficaces dans la manipulation des populations. On est entré dans « la crise de la démocratie » – d’une part, la démocratie génère dans beaucoup de pays un nouvel autoritarisme, d’autre part, des démocraties consacrées ne sont plus sensibles à la défiguration de la démocratie par sa réduction à un simple moyen de sélection périodique des représentants, qui sortent ensuite, ne serait-ce que pour quelques années, de sous le contrôle public. Nous sommes déjà dans une nouvelle « crise de l’humanité », par le franchissement d’autres lignes rouges – par exemple celle du commerce avec des êtres humains. Nous sommes dans « la crise du système international » – on est sorti du monde unipolaire des années quatre-vingt dix, mais on n’a pas atteint un autre arrangement global, avec une nouvelle composition des forces du monde (Andrei Marga, Ordinea viitoare a lumii – L’ordre futur du monde, Editura Niculescu, Bucarest, 2017), et les « armes supersoniques » sont entrées en scène. Nous vivons enfin « la crise de la globalisation » celle-ci a mis en mouvement le monde sur une échelle sans précédent, mais ceux qui ne peuvent concourir payent de lourds prix (Andrei Marga, După globalizare – Après la globalisation, Meteor, Bucarest, 2019), de sorte qu’une solution devient impérative.

Nous vivons « des crises sociétales ». Déjà dans les années soixante-dix on a parlé de quatre crises dans les sociétés industrielles avancées : « la crise économique », qui réside, au niveau des indicateurs empiriques, dans la crise des finances publiques, l’inflation persistante, la disparité entre la pauvreté publique et la richesse privée, etc. ; « la crise de rationalité », consistant dans la difficulté de concilier des mesures qui maintiennent le support de masse pour le système et des mesures technocratiques qui en augmentent l’efficacité ; « la crise de légitimation », consistant dans la difficulté de garder la légitimation par les méthodes classiques de la démocratie libérale, prise comme base normative de fonctionnement dans l’État, dans les conditions où l’on promeut des mesures motivées techniquement ; « la crise de motivation », consistant dans une érosion des traditions, sans que les nouveaux systèmes universalistes puissent être assez efficaces dans la motivation des gens (Jürgen Habermas, Legitimationsprobleme im Spätkapitalismus, Suhrkamp, Frankfurt am Main, 1973). On comprend que dans des sociétés moins avancées, ces crises sont plus aiguës.

Cependant, aujourd’hui le tableau est plus compliqué, suite à l’aiguisement de nouvelles crises de la société dans le cadre même de celles mentionnées. Il y a « la crise de l’occupation de la force de travail » sous le double coup de la part des effets de la technologie avancée et de la part des compétitions pour les marchés. Il y a ensuite « la crise des dettes souveraines »  les États de référence accumulant des dettes publiques qui grèvent le présent et l’avenir du monde entier. Il y a une « crise de la politique » celle-ci tend à se réduire à l’administration de ce qui est et à la recherche désespérée de votes, au lieu d’être un projet alternatif dans l’intérêt public. Il y a « la crise du sens des institutions » tout d’abord du droit qui permet « la pollution constante de la norme constitutionnelle par des décisions » (Pierre-Henri Chalvidan, L’épuisement de la démocratie, in „La Nouvelle revue universelle“, No. 9, Juillet-août-septembre, 2007, p. 39). Il y a « la crise de la capacité de l’intégration de l’individu » qui emprunte des directions déviantes, parmi lesquelles l’adhésion au terrorisme, ou explose dans un narcissisme qui prépare de nouveaux dangers (Hans-Joachim Maaz, Die narzisstische Gesellschaft. Ein Psychogramm, C.H. Beck, München, 2012).

Récidive « la crise européenne ». Nous avons consigné il y a des années une « crise de créativité », qui consiste en ce que les sociétés européennes, devenant elles-mêmes, entre temps, de masse, résolvent les problèmes d’intégration des personnes dans des systèmes, mais produisent trop peu d’innovation dans les systèmes. Politiquement, l’indicateur empirique est l’usure que vivent les « ismes » et, sur le plan intellectuel, l’indicateur empirique est la position secondarisée des créateurs européens dans les sciences expérimentales. Puis une « crise administrative », consistant dans le fait qu’une unité d’action européenne dans des situations même extrêmes n’est pas atteinte, ou est trop peu atteinte. En Europe ont lieu des conflits violents, mais la communauté européenne semble accablée et, parfois, paralysée. Enfin, une « crise d’identité », consistant en ce que l’identité européenne est ressentie dans la plupart des circonstances seulement comme une identité géographique, non également comme identité culturelle. (Andrei Marga, Filosofia unificării europeneLa Philosophie de l’unification européenne, 2005, pp. 90-91). Ces crises n’ont pas été dépassées.

Mais les crises mentionnées prennent, elles aussi, de nouvelles formes aujourd’hui. On vit de plus en plus « la crise de la légitimation » par exemple, la Commission Européenne ne rend compte, en fait, devant personne, et le Parlement Européen a des attributions confuses (Thomas Piketty et…, Pour un traité de démocratisation de l’Europe, Seuil, Paris, 2017); « la crise de l’identification » l’unification européenne arrive à être conçue comme association d’approches nationales, difficiles à concilier, plutôt que comme construction d’une communauté caractérisée par le partage de certains idéaux ; « la crise de la direction » l’Europe traverse une grave crise de leaders, divers bosses ou managers prenant la direction à différents niveaux, sans être capables d’exercer la direction nécessaire dans de nouvelles conditions historiques, et les décisions majeures de l’Europe sont adoptées lentement et restent souvent ambiguës ou incertaines ; « la crise démographique » le poids des indigènes diminue continuellement en faveur des immigrants avec un background culturel différent, pendant que continue la tendance d’après-guerre d’émigration des Européens vers l’Amérique de Nord et l’Australie.

On vit des « crises nationales ». Dans certains pays continue « la crise des investissements » la privatisation qui a été appliquée comme thérapie de choc n’a pas été accompagnée par les investissements projetés (Jeffrey D. Sachs, La fine della povertà. Comme i paesi ricchi potrebbero eliminare definitivamente la miseria dal pianeta, Mondadori, Milano, 2005) ou a été défectueusement réalisée. (Florin Georgescu, Capitalul în România postcomunistă – Le capital dans la Roumanie Postcommuniste, Editura Academiei Române, București, 2018). Dans d’autres, est perceptible « la crise des ressources culturelles » l’engagement sur la direction d’une société démocratique favorise plutôt le libertarianisme que la démocratie. Il existe une « crise de la capacité de s’assumer soi-même », signalée même dans des pays de référence (Jacques Attali, Devenir soi. Prenez le pouvoir sur votre vie!, Fayard, Paris, 2014). Il y a une « crise juridique » l’État de droit démocratique est confondu avec l’État de droit existent, et l’effort des procureurs et des juges de contrôler les autres puissances de l’État (le juridisme) s’est fait déjà place. Enfin, on vit une « crise de confiance dans l’avenir » ce qui a comme effet l’émigration massive de certains pays.

Nous vivons « des crises de l’individu ». Est déjà grave « la crise de l’accès aux biens de la vie », car, à cause de la perte d’emplois, du changement des exigences de la production, de la migration des capitaux, beaucoup de gens n’ont pas d’accès aux biens de subsistance. Il y a ensuite « la crise de l’identité personnelle » surtout à la rencontre d’écrits culturels locaux avec les exigences de la modernité se produisent des conflits d’identité qui se résolvent parfois de façon tragique. Continue « la crise de la reconnaissance personnelle » la reconnaissance de droits n’étant pas encore un chapitre achevé dans l’histoire de l’État de droit démocratique. Se manifeste dans beaucoup d’endroits « la crise de l’autonomie individuelle » l’individu proclamé libre n’a pas les moyens d’affirmer sa liberté, et les sujets institutionnels (l’État, les organisations, les services) le prennent sous contrôle. Il y a « la crise de l’intimité » avec le progrès de la digitalisation l’intimité même est régie par des forces obscures.

III. Approches des crises et leur critique:

Chaque crise a ses causes et son antidote. La crise économique a des causes sociales, juridiques et politiques et ne se résout pas avec des solutions aux crises des sentiments individuels. On ne surmonte pas la crise de légitimation en augmentant la production et en améliorant la distribution. Et la crise de la démocratie ne se résout, elle non plus, par les moyens de combattre la crise économique, car elle a des causes institutionnelles et culturelles. Ni la crise de l’intimité, ayant des ressorts au fond techniques et juridiques, ne peut être dépassée par la simple amélioration de l’accès aux biens. Nous pouvons augmenter la liste des exemples. Il est évident qu’on ne dispose pas d’une recette universelle pour combattre les crises, leur origine étant éminemment diverse.

D’autre part, nulle crise ne se résout sans résoudre quelques autres crises. Par exemple, de la résolution de la crise économique dépend la résolution de la crise de l’occupation de la force de travail, et puis de celle d’autres crises, même de certaines des crises de l’individu. Nous ne pouvons résoudre les crises de l’individu sans dépasser la crise de la démocratie.

Pouvons-nous cependant trouver un dénominateur commun de ces types de crise ? Ma réponse est négative. Nous ne pouvons pas assimiler d’une certaine façon les crises dues à la pénurie avec les crises de l’intégration dans la société ou les crises du sens. Ni les crises du système international avec les crises de la démocratie. Ce sont, en fait, des crises qui ont des causes différentes et restent structurellement différentes.

Les divers types de crise peuvent être profilés par des examens factuels et des explications – ce qui est en soi en grand pas en avant. Mais est-ce que cette description des crises permet une généralisation philosophique à la manière de celle traditionnelle ?

Nous savons, par exemple, que, pour Hegel, les crises seront continues, car elles s’originent dans la situation où la légitimation des institutions ne se revendiquent plus de tableaux religieux du monde, mais se basent sur les volontés inévitablement subjectives et changeantes des citoyens. Cette réponse ne nous console plus, car les crises sont non seulement continues, mais elles se sont aussi multipliées.

Nous ne sommes plus satisfaits non plus par la réponse de Marx, qui considérait ma propriété privée comme source des crises et son abolition comme solution. Beaucoup de crises n’ont pas leur origine dans la propriété privée et n’ont pas disparu par son abolition.

Nietzsche voyait l’origine des crises dans la décomposition de l’individualité et leur dépassement dans la réintensification de l’individualité. Aujourd’hui nous avons une identification de l’individualité jusqu’au narcissisme, mais elle approfondit plutôt les crises existantes.

Husserl voyait dans les crises du temps une compréhension rétrécie de la raison, qui, de guide apte à conférer du sens à la vie humaine, a été réduite à un simple instrument pour survivre, éventuellement pour obtenir le pouvoir. Il croyait que nous pouvions faire face à la crise et pouvions même la dépasser par une anamnèse : anamnèse de l’origine et du sens de la science moderne. Maintenant nous avons l’anamnèse, mais les crises ne se réduisent pas.

Heidegger voyait dans le « nihilisme » moderne l’origine des crises et dans le national-socialisme leur dépassement. L’histoire des années trente et quarante de sous cet étendard nous évite tout commentaire. De toute façon, des figures qui se proclament salvatrices cachent plutôt pendant un temps les crises, mais ne les résolvent pas.

Jürgen Habermas considère que nous pouvons regarder finalement les crises comme effet de la domination et de la distorsion de la communication que celle-ci entraîne, et le discours comme solution. Le philosophe bien connu profile une démocratie où chaque citoyen a le droit illimité à l’argumentation, et le meilleur argument triomphe. La difficulté qui se manifeste avec force dans les démocraties d’aujourd’hui est que la démocratie non plus ne contient des entraves suffisantes au glissement dans les autoritarismes et, donc, dans les crises. Habermas a raison que la démocratie assumée en profondeur est le terrain de la solution des crises, mais maintenant la question est: comment faire que la démocratie même n’entre pas en crise ? Pourquoi la démocratie dérape-t-elle en post-démocratie ?

Habermas penche à mettre la post-démocratie au compte du tarrissement du lit des aspirations et de la diminution de l’envergure des leaders. Il a bien vu le dérapage actuel et a accusé les partis existants.

Cela suffit-il ? Nous pensons que la démocratie doit être dotée de mécanismes de gestion de la démocratie, de sorte que l’on prévienne ce qui se passe aujourd’hui de façon abondante – la corruption, l’intervention de forces occultes, de l’intérieur et de l’extérieur, la manipulation dangereuse, la discréditation des arguments adverses. Il y a ici un problème, qui est le problème crucial de la démocratie de notre temps. L’appel de plus en plus fréquent aux Cours Constitutionnelles n’en résout qu’une partie. La démocratie a, elle aussi, besoin de vigilance et de réflexivité continue et surtout de développement dans un cadre précisé.

Indispensable reste, à mon avis, une approche intégrative, qui opère dans l’horizon de l’ensemble de la société, mais sans plus dériver (causalement) une partie de celui-ci d’une autre. La différenciation est si grande que chaque partie est dans une mesure sans précédent dépendante d’elle-même avant tout.

Une approche intégrative ne donne plus de résultat si elle ne reconnaît l’autopoïèse. « Le système est sa propre œuvre (Niklas Luhmann, Einführung in die Systemtheorie, Carl-Auer-Systeme Verlag, Heidelberg, 2002, p.112) et doit être regardé ainsi.

Une approche intégrative des crises ne donne plus de résultas si elle ne fait pas place aux nouvelles observations causées par l’évolution de la démocratie même. Les choses sont de façon que l’on doit assumer le conditionnement de l’application de la démocratie de la volonté politique de l’État national.

IV. La philosophie du pragmatisme réflexif

Mon assomption philosophique est que les gens peuvent être libres par leur nature, mais leur vie est dès le début sous les organisations. Ils font leur histoire dans des conditions qui se laissent décrire comme systèmes. Ces systèmes peuvent accabler et accablent les gens, mais ils restent accessibles à une approche rationnelle.

Les réalités qui affectent la vie des hommes sont dépendantes au fond des actions de ceux-ci. Les hommes sont des êtres qui produisent par des actions différenciées leurs conditions de vie de toute nature – technique, économique, sociale, politique, culturelle – et vivent en fonction de comment et tant ils font cette production.

Mon optique est évidemment celle du pragmatisme. Mais à la différence du pragmatisme depuis longtemps consacré (Andrei Marga, Reconstrucția pragmatică a filosofiei, Profilul Americii clasiceLa reconstruction pragmatique de la philosophie. Le profil de l’Amériquee classique, Editura Academiei Române, Bucarest, 2016), qui réduisait les actions aux actions instrumentales, le pragmatisme que j’articule étend la liste des actions.

L’extension correspond à un fait d’importance décisive : les gens ne suivent pas dans leur reproduction culturelle de la vie seulement un but. Ni la survivance, ni la vie, ni l’incarnation d’une valeur ou d’une autre n’épuisent pas les buts humains. Ceux-ci sont multiples : la réduction du travail comme peine, l’augmentation de la production économique, la coopération avec les autres, la distribution équitable, la libération de la domination, l’affirmation de la personnalité, des chances d’amélioration. À cela correspondent ensuite des actions différentes en fonction de leur structure – instrumentale, stratégique, communicative, dramaturgique, émancipative, réflexive.

Les différentes actions ne présentent pas le long de l’histoire une seule façon de dépendre les unes des autres – on ne peut pas parler de façon justifiée de régularités en la matière. Dans différentes sociétés on entre dans différentes constellations de la technique, de l’économie, des relations sociales, de la politique, de la culture, en particulier de l’art, où le poids de chacun est plus grand ou plus petit et où chacun joue un rôle conditionné par les autres.

Aussi, l’émergence d’une dimension des autres n’est-elle pas généralisable. Parfois c’est l’économie qui a tout affecté, d’autres fois la religion, d’autres fois la force militaire, plus récemment la médiatisation. C’est pourquoi la philosophie, qui a essayé de trouver « l’unité d’où tout résulte » ou « l’élément primordial » ou « le facteur premier » est entrée depuis longtemps en conflit avec la recherche historique factuelle dans différents domaines, et elle ne triomphe pas.

Aucune dogmatisation – ni celle de la démocratie, de l’État de droit, de n’importe quel universalisme – ne donne de résultats. Chacune a besoin de réflexion – c’est-à-dire de cette capacité de rapporter non seulement des réalités aux idées, mais aussi des idées aux nouvelles réalités, comme une condition de sa propre relevance.

Le pragmatisme que je promeus est ainsi réflexif dans un double sens : il s’assume toute la liste des actions, différentes selon leurs structures, supposées par la reproduction sociale et culturelle de la vie sur une échelle évoluée et fait de la réflexivité la clé de chaque moment. L’une de mes thèses est : autant de réflexivité autant de culture et autant de culture autant de performances.

V. Des réponses aux crises

Dans la thématique des crises nous héritons l’une des plus vastes réflexions. Elles doivent être connues, mais l’histoire des réflexions doit être prise comme instrument, non comme contrainte. Autrement, les visions même stagnent.

Aujourd’hui, nous sommes dans une crise de vision. Nous persistons, en fait, dans des organisations et des politiques vieillies, car nous naviguons dans des interprétations et des idées dépassées par la réalité. La préoccupation de tirer des enseignements des expériences des décennies récentes est trop petite. Le refuge dans le passé, soit-il même récent, est accablant. Le courage de l’initiative manque.

Je suis d’avis que c’est l’heure d’une nouvelle voie entre la stagnation et l’aventure – la voie d’une reconstruction. Il s’agit de la reconstruction conceptualisée avec des optiques fraîches de la reproduction sociale et culturelle de la vie, en utilisant, bien sûr, les atouts sûrs de la tradition de pensée.

S’il me faut formuler aussi simplement que possible l’idée, je dirais que nous vivons aujourd’hui dans des sociétés où les gens continuent à faire leur histoire par des actions, actions différentes d’après leur structure, mais ils le font surtout dans quatre systèmes que l’histoire moderne a générés. Je pense à l’économie, où j’inclus aussi la science et la technologie ; à la politique, où j’inclus aussi les valeurs organisationnelles et l’armée ; à l’administration, où j’inclus aussi le système de droit ; à la culture, où j’inclus aussi l’éducation et la réflexivité.

Ainsi étant les choses, à la question concernant la solution des crises actuelles la réponse la plus capable de confirmation factuelle est que chaque crise réclame une solution dans des termes spécifiques, que la solution d’une crise dépend de la solution d’autres crises, mais aussi que nous vivons des réalités façonnées par l’interaction des quatre systèmes.

L’interactionnisme se distancie dès le prime abord de l’exaltation des accidents dans l’histoire. L’interactionnisme que je promeus se distancie de la mentalité qui met ce qui nous arrive au compte de l’intervention miraculeuse de quelqu’un, de l’imagination d’un sujet de l’histoire en grand format (une puissance dominante, une force occulte, une coalisation fatale).

On ne peut pas isoler un système qui soit auto-explicatif et aucune crise qui explique toutes les autres. L’optique interactionniste (voir Andrei Marga, Die kulturelle Wende…, Cluj University Press, 2005) tire ainsi la conception des crises des difficultés, sans tomber dans le pessimisme de Michel Foucault, qui voyait des structures, mais non des gens, ou dans le bureaucratisme savant de Niklas Luhmann, qui a reconnu seulement des systèmes fonctionnels qui engloutissaient toute initiative.

L’approche interactionniste que j’ai en vue contient quatre théorèmes qui font revenir sur terre nos réflexions. Ils ouvrent la chance du dénouement pratique des crises actuelles.

La première : il n’y a pas de solution aux crises sans revenir à l’individu comme fondement de la société. Une société où des structures anonymisées (le bureaucratisme) prennent les décisions n’est pas sans crises. Ni une société où les consciences individuelles seraient contrôlées par une vision unique ! Tout affaiblissement de l’individu comme repère et, en voie de conséquence, du pluralisme, stabilise des crises, sinon en crée même d’autres, au lieu de les dépasser.

La deuxième : il n’existe pas de solution aux crises en dehors de l’assumation de la démocratie comme cadre de la formation de la volonté politique. Une société qui soustrait les décisions majeures au débat public en intérêt public et les réserve à quelqu’un entre sous la main des forces occultes, qui ne veulent ni ne peuvent résoudre les crises. Celles-ci les manipulent au lieu de les solutionner.

La troisième : il n’ya pas de solution aux crises sans la réaffirmation de l’État national. Il nous suffit d’observer que ni l’individualisation ni la démocratie (Pierre Manent, La raison des nations. Réflexions sur la démocratie en Europe, Gallimard, Paris, 2006) ne sont possibles en dehors de l’État national. Nous dépendons tous du système international, nous nous en servons souvent, inévitablement, mais nous n’avons pas de solutions viables qui ne supposent pas l’État national.

La quatrième : il y a des valeurs internationales – l’État de droit et la morale universaliste, par exemple – mais elles ne peuvent être converties dans des formes vivantes dans la vie des gens sans l’action dans le cadre national. Comme le montrent des analyses récentes, dépourvu de la précaution que donne l’évaluation continue, le soutien de l’extérieur de certains groupes considérés porteurs de progrès ne donne pas de résultats, car ceux-ci peuvent eux aussi se pervertir (Sarah Chayes, Thieves of State. Why Corruption Threatens Global Security, W.W.Norton & Company, New York, London, 2015). Ne donne non plus de résultats l’intervention externe, soit-elle même motivée par l’intention du soutien de la démocratie, car celle-ci également peut se convertir insensiblement en domination (Gedeke). Les crises d’une société ne peuvent que se prolonger si ses décideurs n’ont d’autre projet que la soumission docile ) des recommandations extérieures (Andrei Marga, România în Europa actualăLa Roumanie dans l’Europe actuelle, Libris, Brașov, 2019), et ceux de l’extérieur, ne connaissant pas la situation locale, n’ont pas de solutions adéquates. « La ruse de l’histoire », dont parlait Hegel, a aussi cet aspect – des idées généreuses, en ce cas la solidarité, deviennent contre-productives.

L’État national ne signifie pas automatiquement nationalisme. Il reste une organisation de la société moderne avancée (Andrei Marga, Identitate națională și modernitate, Libris, Brașov, 2018), puisque nous ne sommes pas dans une époque post-nationale. Même la construction de la globalisation a des racines dans l’action d’États nationaux. L’État national implique une identité nationale, mais celle-ci n’’est pas, de par sa nature, colorée ethniquement et limitative.

D’autre part, certaines identités sont seulement inertiales et héritées, mais nous sommes également contemporains de certaines identités construites avec succès des matériaux de l’histoire, du présent et des anticipations de l’avenir. Le Japon et la Chine sont des exemples de « révision » de l’identité culturelle, et l’Israël (David Ohana, Israel Toward a Mediterranean Identity, în Shlomo Avineri, Werner Weidenfeld, Eds., Integration and Identity. Challenges to Europe and Israel, Europa Union Verlag, München, 1999) offre aujourd’hui l’exemple d’une identité créative comme pays d’une ancienneté et d’une richesse culturelle singulière.

Je suis d’avis que le moment est arrivé de penser les réalités de la perspective de la ressource temps – non seulement de cette perspective, mais tout d’abord de cette perspective. Sous cet aspect, il vaut la peine de tirer des enseignements de l’initiative de quelques physiciens (Lee Smolin, Time Reborn. From the Crisis in Physics to the Future of the Universe, Houghton Mifflin Harcourt, New York, 2013) de revisiter la théorie de la relativité d’Einstein et de sortir le tableau du monde de la subordination par rapport à l’espace. Le temps est tout aussi décisif dans la configuration de la réalité. Le temps long reste important, mais subordonné au temps de la vie des hommes.

Nous nous dépensons dans notre vie dans de nombreuses directions, n’importe combien, et nous le faisons par diverses raisons. Mais, à un moment donné, nous avons besoin de cohérence. Aucune crise ne se résout sans cohérence dans le milieu, en fait implacable, de la diversité.

Je prends comme exemple l’art moderne. Aucun domaine de la vie réflexive n’a connu une diversification plus grande que l’art. Se confirme toujours le fait que la science est l’application méthodologique, la philosophie est l’organisation de l’expérience à la lumière d’une idée, et la religion s’assume Dieu. Mais l’art d’aujourd’hui semble plus réfractaire à la cohérence, de sorte que nous ne savons pas où finit la vie et commence l’art. Nous ne savons pas, par exemple, si le happening est de l’art, si le fonctionnalisme actuel des constructions est encore de l’architecture, dans l’acception depuis toujours. Les théories de l’art se sont diversifiées elles aussi, mais, pour pouvoir parles de l’art, il reste à répondre à la question : qu’est-ce que l’art ?

Mais ici aussi, en-deçà de la déroutante diversification de l’art et des théories de l’art (voir Theorien der Kunst, herausgegeben von Dieter Henrich und Wolfgang Iser, Suhrkamp, Frankfurt am Main, 1999), on aperçoit déjà un nouveau chemin – celui ouvert par la question : qu’est-ce qui fait d’un ouvrage une œuvre d’art ? De façon en quelque sorte analogue est la situation concernant les crises, qui touchent, par la force de la réalité, la vie même de chacun. Ici il faudra répondre par une question bien plus profonde : qu’est-ce que la vie de chaque homme ?

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